Vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais chaque jour, des millions de chercheurs à travers le monde travaillent à faire progresser la connaissance scientifique. Comment s’y prennent-ils ? Avec quelles libertés et quelles contraintes ? C’est ce dont nous allons parler aujourd’hui, avec Antony, Pierre Louis et Lucie.

Publication scientifique et revue par les pairs

On est dans un métier où la connaissance ne peut pas avoir de sens si on est tout seul dans son coin. En fait c’est par la confrontation qu’on avance, par la validation avec les pairs.

Lucie

La recherche

Le chercheur, seul ou en équipe, mène ses recherches : il observe des phénomènes, fait des expériences, analyse des données, etc, le tout en appliquant la méthode scientifique.

Il n’y a pas qu’une seule façon de faire de la recherche, et chaque science a ses propres méthodes.

Pierre Louis

Processus de publication

Une fois qu’il a obtenu des résultats satisfaisants, il écrit un « papier » ou « article » qui résume sa démarche et présente ses résultats. La plupart du temps, ce papier est en anglais.
Puis il l’envoie à une ou plusieurs revues scientifiques (ou conférences selon les domaines) dans l’espoir d’être publié.

Ce papier doit présenter le problème adressé, la solution apportée ainsi qu’une évaluation de cette solution.

Pierre Louis

Revue à priori

Chaque revue possède un comité de relecture, qui lit chaque article, l’évalue, et décide de le publier ou non.

Si la revue est à priori OK, elle va faire relire cet article à 2 ou 3 relecteurs anonymes experts du sujet, qui eux vont lire l’article et dire « non, on refuse la publication », « ok, on l’accepte en l’état » – ce qui arrive presque jamais – ou « ok, on accepte avec des modifications mineures ou majeures ».

Si vraiment tu as une grosse carence méthodologique, ou que c’est pas logique, c’est pas cohérent, tu as toutes les chances d’être refusé, et tant mieux.

Lucie

Publication

Si l’article est accepté, il sera publié dans la revue et accessible à l’ensemble de la communauté scientifique.

Souvent, les revues sont payantes, c’est-à-dire qu’il faut payer la revue pour pouvoir lire l’article.

On passe beaucoup de temps à lire les idées des autres, et souvent ça nous en donne plein. C’est un peu une construction collective.

Lucie

Revue à postériori

Une fois l’article publié, des chercheurs du monde entier pourront réagir, par exemple en essayant de reproduire les résultats, en modifiant légèrement les protocoles, ou parfois en démontrant que les résultats sont faux ou biaisés.

Quelqu’un publie un papier ; d’autres scientifiques se réunissent ; ils vont aller soi dans son sens si ses hypothèses sont valables, vérifiables et que eux-mêmes constatent la même chose, ou au contraire s’ils voient que ça ne correspond pas à ce que eux vont récupérer sur le terrain, ils vont prouver le contraire, que le papier n’est pas correct.

Antony

Évaluation du chercheur

Le travail d’un chercheur est évalué sur la quantité et la qualité des articles qu’il a publiés, et aussi des revues dans lesquelles il a publié.

Plus on est publié, plus on est vu, plus on a la chance d’avoir des postes.

Antony

Qui finance ?

argent

Outre leur salaire, les chercheurs ont besoin d’argent pour financer leurs recherches (équipement, recrutement, frais de déplacement, etc). Il doivent alors trouver des financements auprès des organismes, des régions ou encore d’entreprises privées.

Les chercheurs aujourd’hui passent énormément de temps à chercher de l’argent plutôt qu’à faire de la science.

Antony

Il faut toujours être à l’affut d’appels offres qui sortent ou de structures qui pourraient financer les recherches, et ensuite monter des dossiers.

Lucie

Les avantages de ce système

Le fait que chaque papier soit revu par les pairs permet d’éviter en partie les erreurs de méthodologie et les différents biais, voire les fraudes.

De plus, la publication des travaux de recherche permet une grande diffusion des connaissance et une meilleure collaboration entre chercheurs du monde entier.

L’avantage du système de publication, c’est que c’est un système qui est auto-correctif. C’est-à-dire que si quelqu’un sort quelque chose de complètement délirant, ça va se voir tout de suite. Il y aura des arguments factuels et vérifiables qui vont pointer les problèmes de son article ou de sa publication.

C’est comme ça que la science avance : par correction successive de ce qu’on savait déjà, et par l’apport de nouvelles données, mais toujours en étayant par des preuves et en critiquant poliment le travail des uns et des autres.

Antony

Un avantage aussi, c’est la diffusion de ce qu’on produit. Moi je trouve ça super d’être dans mon coin, d’avoir ma petite idée et de sentir, surtout quand tu écris dans des revues internationales, que ça peut être lu à l’autre bout du monde. C’est pas souvent, mais quand tu as un petit mail de quelqu’un d’une université de je sais pas où qui demande ton article, tu te dis que ça a du sens.

Lucie

Je pense qu’un bon coté de la recherche est qu’on ne cherche pas à vendre quelque chose aux gens, on essaye seulement de donner des solutions à des problèmes auxquels les gens peuvent faire face.

Pierre Louis

Les inconvénients de ce système

Les chercheurs, parce qu’ils sont évalués au vu de leurs publications, subissent une pression qui peut les pousser à modifier leurs méthodes de travail, que ce soit dans le choix des sujets, la méthodologie, l’analyse ou la rédaction de leurs papiers.

De plus, comme les analyses se basent souvent sur des études statistiques, il est possible de jouer avec les nombres (intentionnellement ou non) afin d’obtenir des résultats statistiquement publiables mais sans aucune pertinence scientifique.
C’est pourquoi il est important que lorsqu’une expérience est publiée, elle soit reproduite par des chercheurs indépendants afin de vérifier les résultats.

Il y a des thèmes, il y a des courants de pensée qui sont à la mode, et quand on publie dans le sens du courant, ça permet de faire avancer sa carrière, ou au contraire, quand on sort avec un sujet inédit et des problématiques qui ne sont pas dans l’air du temps, on a moins de visibilité.

Antony

Pour ma part, le souci principal que je perçois est que le critère principal pour évaluer un chercheur reste la liste des publications. Or publier des travaux scientifiques n’est pas un travail mécanique. Cela peut mettre une pression non désirable sur les chercheurs, qui vont parfois faire baisser la qualité de leurs publications.

Je pense que certains chercheurs pourraient renier certaines de leurs convictions, parfois à cause de la pression que les universités pourraient leur mettre en leur demandant de rapporter de l’argent et des contrats.

Les chercheurs peuvent parfois laisser de coté des travaux qui pourraient être utiles mais qui n’auront qu’un impact très limité pour leur carrière ou pour lesquels il serait plus difficile de convaincre leurs pairs.

Pierre Louis

Les limites c’est qu’en fonction des revues, ce n’est pas tout en libre accès. Tu as des revues hors de prix, alors que pour moi ce qu’on produit est un bien commun.

Si tu veux publier à l’international, tu écris en anglais. Mais il y a des disciplines où tu as du mal à retranscrire ce que tu veux dire avec la langue anglaise.

Lucie

La vie de chercheur

Scientist

Ce que ma mère pense que je fais – ce que mes amis pensent que je fais – ce que la société pense que je fais – ce que mon boss pense que je fais – Ce que je pense que je fais – Ce que je fais | Cliquer pour voir l’original

Le monde de la recherche n’impose pas de limite aux chercheurs. Il n’y a pas d’horaires de travail, d’objectifs précis à atteindre.

La recherche permet également de voyager (grâce aux conférences et aux collaborations), de découvrir d’autres aspects du monde et d’autres manières de l’appréhender.

Concernant le salaire des chercheurs, il est clairement bas au regard de leur niveau d’études et du travail fourni.

Pierre Louis

Tu as énormément de précaires dans la recherche, qui enchainent des postdocs. Ce sont des CDD pour se faire de l’expérience. C’est mieux vu si on fait des postdocs à l’international.

Dans certains instituts de recherche, si tu n’as pas fait le tour du monde 3 fois, ils ne te recrutent pas.

Après c’est un milieu qui est assez rude et violent. Parce qu’on existe par de l’immatériel, par des idées, et du coup il n’y a pas forcément d’éléments concrets, tangibles, qui te font dire « là, j’ai avancé, j’ai fait un truc. Regardez, j’ai prouvé que je n’ai pas bossé pour rien, je prouve ma compétence ».

Lucie

Interviews de chercheurs

Pour rédiger cet article, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer 3 professionnels de la recherche. Vous trouverez ici l’intégralité de ces interviews. Les textes sont un peu longs mais passionnants !

Ce que cela nous apprend

Le milieu de la recherche est complexe. Comme toute entreprise humaine, il n’est pas parfait ni exempt de biais, et les problèmes de financement n’aident pas. Cependant, il permet un contrôle des travaux de recherche et une diffusion des résultats qui ont permis à nos connaissances scientifiques d’avancer.

Selon moi la recherche scientifique se rapproche de l’art. C’est quelque chose de personnel, où on passe beaucoup de temps à réfléchir.

Pierre Louis

Pour aller plus loin